Les Mémoires de Sanson — sous-titrés Mémoires pour servir à l’histoire de la Révolution française — sont un ensemble de récits mémorialistes attribués à la famille Sanson, dynastie d’exécuteurs parisiens active sous l’Ancien Régime et la Révolution française. Les premières versions, publiées à partir de 1830, furent élaborées avec la collaboration de Louis-François L’Héritier de l’Ain et, avec la participation ponctuelle d’Honoré de Balzac. Mêlant traditions familiales, épisodes historiques et reconstructions romancées, elles suscitèrent des doutes sur leur authenticité dès leur parution. Au milieu du XIXe siècle, Henri-Clément Sanson (1799-1889) publia une nouvelle série de mémoires, notamment Sept générations d’exécuteurs, destinée à retracer l’histoire de sa famille et de la justice criminelle. Bien que leur valeur documentaire demeure discutée, certains historiens estiment que ces ouvrages pourraient conserver des éléments issus de traditions familiales ou de documents aujourd’hui disparus.
Histoire
Les « Mémoires » de 1830
Dans les derniers mois de 1829 ou les premiers mois de 1830, L’Héritier de l’Ain qui venait de donner avec un grand succès (d’argent) les Mémoires de Vidocq proposa au libraire Mame la publication des Mémoires de Sanson. L’affaire se conclut et Charles-Henry Sanson signa un traité par lequel il s’engageait à laisser mettre son nom sur les volumes et à fournir des documents et matériaux aux « teinturiers » acceptés par lui [1].
En 1829–1830, l’imprimeur Hippolyte Tilliard lança la publication des Mémoires pour servir à l’histoire de la Révolution française avec la collaboration de Louis-François L’Héritier, d’Honoré de Balzac[2] et peut-être d’Émile Marco de Saint-Hilaire. Paul Lacroix refusa de participer au projet[3]. Dès , une première critique mit en doute l’authenticité de l’ouvrage[4].
La publication ne fut jamais menée à terme. Interrompue par la révolution de juillet 1830, elle fut ensuite dénoncée par Henri Sanson et son fils Henri-Clément comme excessivement romancée. Henri autorisa néanmoins son fils à revoir et corriger certains passages[5]. Balzac reconnut plus tard avoir été l’auteur principal du premier volume[6].
Le premier volume allait jusqu’à faire remonter l’origine de la famille Sanson au XIIIe siècle, tandis que le second adoptait une structure dramatique inspirée du roman historique. Bien que largement considérés comme apocryphes, ces textes exercèrent une influence durable et inspirèrent directement la nouvelle de Balzac Un épisode sous la Terreur, remaniée en 1842 sous le titre Une messe en 1793, puis intégrée à La Comédie humaine en 1845.
À l’origine, le projet aurait été lancé avec l’accord d’Henri Sanson, qui espérait publier des souvenirs liés à sa famille et à la Révolution française. Selon plusieurs témoignages postérieurs, un dîner aurait réuni Sanson, Louis-François L’Héritier de l’Ain et divers collaborateurs littéraires, parmi lesquels Honoré de Balzac[7].
Toutefois, la publication prit rapidement un caractère fortement romancé. En juillet 1830, Henri Sanson demanda l’interruption du projet et autorisa son fils Henri-Clément à revoir et corriger les textes déjà rédigés[8].
Dès le milieu du XIXe siècle, certains commentateurs associaient surtout Balzac aux passages les plus dramatiques des Mémoires, notamment ceux consacrés à l’exécution de Louis XVI.
Le projet fut interrompu par la révolution de juillet 1830 et fut rapidement contesté par Henri Sanson et son fils Henri-Clément, qui le jugeaient trop romancé. Balzac continua toutefois à s’intéresser au sujet et réutilisa une partie de cette matière dans plusieurs œuvres ultérieures.
L’œuvre d’Henri-Clément Sanson (1862/63)
Henri-Clément Sanson (1799–1889), dernier représentant de la lignée des exécuteurs Sanson jusqu’à la suppression de la charge en 1847, entreprit de reprendre et de réorganiser les anciens Mémoires publiés sous le nom de sa famille. Entre 1862 et 1863, il publia Sept générations d’exécuteurs, 1688–1847, en six volumes.
Selon Philippe Bourdin, un publiciste connu sous le nom de « d’Olbreuse » aurait participé à la rédaction ou à la révision d’une partie de l’ouvrage[9]. G. Lenotre, plus affirmatif, lui attribuait les trois premiers chapitres du premier volume[10].
L’ouvrage visait à retracer l’histoire de la dynastie Sanson et de la justice criminelle en France. Henri-Clément affirmait s’appuyer sur des journaux, notes et papiers familiaux transmis depuis le XVIIIe siècle, documents aujourd’hui disparus. Très populaire sous le Second Empire, l’ensemble mêle souvenirs familiaux, récits historiques et scènes fortement dramatisées. Il évoque notamment Cartouche, Damiens, Charlotte Corday, Louis XVI, le duc d’Orléans, ainsi que divers épisodes liés au Tribunal révolutionnaire[11].
Les critiques modernes soulignent le caractère mélodramatique et parfois sensationnaliste de l’œuvre, dans la tradition du « roman noir » et de la littérature mémorialiste du XIXe siècle[12]. Toutefois, certains historiens considèrent que ces volumes pourraient également conserver des éléments issus de traditions familiales ou de documents aujourd’hui perdus, notamment concernant le fonctionnement quotidien du Tribunal révolutionnaire et de ses auxiliaires.
Motivation et fiabilité de l’œuvre d’Henri-Clément Sanson

Révoqué après la suppression de sa charge en 1847, Henri-Clément Sanson connut d’importantes difficultés financières et chercha dans la publication de ses mémoires à la fois une source de revenus et une forme de réhabilitation familiale[13]. Sept générations d’exécuteurs répond ainsi à un double objectif : assurer des ressources à son auteur tout en restaurant l’image de la dynastie Sanson.
L’ouvrage participe à une revalorisation morale de la lignée : les exécuteurs y apparaissent comme des serviteurs scrupuleux de la loi, attachés à leurs devoirs et à la religion. Cette représentation correspond en partie au goût du public du Second Empire pour les récits judiciaires et mémorialistes à caractère édifiant[14]. Les ouvrages abordent également des questions morales et philosophiques liées à la peine de mort, à la justice criminelle et à la condition sociale des exécuteurs.
Henri-Clément affirmait s’être appuyé sur des journaux, notes et papiers familiaux aujourd’hui disparus[15]. La disparition de ces documents, ainsi qu’une partie des archives judiciaires parisiennes détruites en 1871, rend toutefois impossible toute vérification complète et explique les débats persistants sur la valeur documentaire de l’œuvre.
Valeur possible des témoignages de la « tradition Sanson »
Bien que ces textes demeurent largement invérifiables, les membres de la famille Sanson occupaient une position particulière au sein de l’appareil judiciaire parisien sous la Révolution française. Charles-Henri Sanson entretenait des relations suivies avec les autorités municipales, la police, les sections et le Tribunal révolutionnaire ; il fut également témoin direct de plusieurs événements majeurs de 1793–1795, notamment pendant la période thermidorien.
Certains épisodes rapportés par la tradition familiale ne sont connus que par les récits attribués aux Sanson. Sans pouvoir être considérés comme des preuves historiques au sens strict, ils pourraient refléter des informations, souvenirs ou interprétations transmis au sein de la famille, puis remaniés sous une forme littéraire au XIXe siècle.
En l’absence de documents contemporains permettant de les corroborer, ces témoignages sont généralement considérés avec prudence par les historiens. Ils constituent moins des sources directement vérifiables que des récits mémorialistes susceptibles de conserver la trace d’expériences ou de traditions aujourd’hui disparues.
Destruction des archives et impossibilité de vérification (1871)
Une partie essentielle des archives judiciaires et administratives de Paris disparut lors des incendies de l’Hôtel de Ville et du Palais de Justice, les 23 et , pendant la Commune de Paris[16]. Registres du greffe, dossiers criminels et correspondances y furent détruits[17].
Cette disparition rend impossible toute vérification complète des documents que Henri-Clément Sanson affirmait avoir utilisés. Aucun journal ou papier familial n’ayant survécu, les citations, dialogues et descriptions contenus dans les Mémoires demeurent largement invérifiables[18].
À partir des années 1980, plusieurs historiens, notamment Monique Lebailly, ont souligné le caractère problématique et largement invérifiable des Mémoires attribués à la famille Sanson[19]. Toutefois, les différentes versions publiées au XIXe siècle — notamment celles de 1830 et les volumes remaniés par Henri-Clément Sanson — n’ont pas toujours été distinguées avec précision dans l’historiographie.
Les historiens considèrent dès lors ces textes avec prudence. S’ils constituent une source importante pour l’étude des représentations du bourreau et de la mémoire de la Révolution au XIXe siècle, certains passages pourraient également conserver des éléments issus de traditions familiales ou de documents aujourd’hui disparus, sans qu’il soit possible de les authentifier avec certitude.
Notes et références
- La Gazette, 25 novembre 1905, via Retronews
- H.-C. Sanson (1879), Sept générations d’exécuteurs, p. 400, 412.
- P.-L. Jacob, « Les premiers Mémoires de Sanson », Annales du bibliophile, no 10, octobre 1872, p. 145.
- La France nouvelle, 27 février 1830, p. 3.
- Charles-Henri Sanson (1830), Mémoires de l’exécuteur des hautes-œuvres, p. 19, 25.
- Fr. Normand, « Balzac et les Mémoires de Sanson », Les Contemporains, 1er janvier 1912, p. 16.
- Sanson, Charles-Henri (1740-1806). Auteur du texte. Mémoires de l’exécuteur des hautes-oeuvres, pour servir à l’histoire de Paris pendant le règne de la Terreur, publiés par M. A. Grégoire. 1830., Chapitre II, p. 19, 25
- Sanson, Charles-Henri (1740-1806). Auteur du texte. Mémoires de l’exécuteur des hautes-oeuvres , pour servir à l’histoire de Paris pendant le règne de la Terreur, publiés par M. A. Grégoire. 1830, Chapitre II, p. 19, 25
- Bourdin, art. cit.
- G. Lenotre, La Guillotine et les exécuteurs des arrêts criminels pendant la Révolution, p. 105–106.
- Voir par exemple : H.-C. Sanson, Sept générations d’exécuteurs, éd. Dupray de la Mahérie, Paris, 1862–1863.
- Philippe Bourdin, « Sept générations d’exécuteurs… », Annales historiques de la Révolution française, no 337, 2006.
- Bourdin, art. cit.
- Anne Simonin, « Du bénéfice de l’indignité… », La Révolution française, 20 | 2021.
- H.-C. Sanson, Sept générations…, t. I, préface.
- Prosper Boissonnade, Les incendies de mai 1871, Paris, Hachette, 1872 ; Émile Boutmy, Le Palais de Justice incendié, Paris, 1871.
- Archives de Paris, Guide des sources disparues, 2011, p. 14–16.
- Lebailly, art. cit.
- Monique Lebailly, La Révolution française vue par son bourreau : journal de Charles-Henri Sanson, 1988.
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